
Ce matin encore, je prends mon petit déjeuner au lit. C’est un luxe que je m’octroie de plus en plus souvent.
La chambre n’est pas très grande, le lit est encerclé de rayonnages en bois clair. Je dépose le plateau au sol.
Un carnet à spirales et un stylo à plume très bon marché, mais qui fonctionne du « tonnerre de Dieu » sont toujours à portée de main. Je prends des notes, je croque les trucs qui me viennent à l’esprit : une Africaine avec de grandes boucles d’oreilles, un paysage marin, de gros nuages filant sur l’horizon, une naïade estivale qui déambule sur une plage au bas de l’eau, etc.
Dans cet espace confiné, je rêve éveillé l’espace qui me manquera, tout à l’heure, dans la ville.
Aujourd’hui, « ça ne vient pas ». Le bruit de la page qui se déchire sur les spirales se mêle à la voix de Seillères tançant les intermittents du spectacle, baladins et autres trouvères, sur le radioréveil.
Je me replie sur des catalogues de ventes de tableaux. Des peintres dits secondaires ou les œuvres peu connues de « grand-maîtres » y sont reproduits et en font tout l’intérêt.
Margot se réveille. Elle tambourine dans le mur : « Papa, papa ! » Rokia, plus prompte et déjà opérationnelle, va la libérer des barreaux de son lit. Je me remets sous la couette.
« Maîtres impressionnistes et modernes, novembre 81, vente de prestige ». C’est en couleur, sur papier glacé. Une repro, un texte.
Harpignies, Renoir, Monet, Sérusier, Maufra, de Belay, Derain, Kisling : Les deux jeunes filles, New York, 1941. Une brune et une rousse. Le tableau est superbe, calme et puissant à la fois. Sur la page de gauche, le descriptif et le texte d’un critique : Kisling, peintre authentique et sincère, loin des modes et peu ami des théoriciens de son temps. En conclusion, une citation de Corot : « Il vaut mieux n’être rien que l’écho d’un autre peintre ». Après une telle sentence, aller à l’atelier l’esprit léger ne va pas être facile.
Margot arrive dans la chambre. Elle grimpe sur le lit. « Bisou, papa… smack ! » Mes pensées songeuses s’estompent. J’ai fait les Arts-Décoratifs dans les années 70, section illustration, rue d’Ulm à Paris, avec le sentiment d’avoir été un peu « refait ». C’était le début de cette volonté supérieure et quasi occulte, d’orienter les écoles d’Art (à l’exception de l’école des Beaux-Arts) vers les besoins de l’entreprise et du marché (?) Mazette ! Résultat : guerre interne entre profs, désillusions, confusions, conflits permanents… ras le bol. Le seul enseignant sympa, Lagarrigue, illustrateur élégant, fuyait le champ de bataille et séchait les cours pour aller retrouver sa fiancée à la terrasse du Flore. La nuit, on se réunissait à quelques-uns pour bosser « nos trucs », sorte de mutinerie joyeuse dans la grande bâtisse fantomatique aux couloirs déserts –grâce à la complicité du gardien.
Touriste depuis mon plus jeune âge, je trouvais dans cette situation inconfortable l’excuse rêvée pour assouvir mon appétit de grèves désertes, de vieilles chapelles, de chalutiers à quai et de bonnes bouffes arrosées entre potes. Direction le Trégor et parfois les monts d’Arrée.
Je devins donc illustrateur, chanteur de blues, randonneur-photographe, pêcheur à pied… Ne faisant qu’affirmer des vocations antérieures.
A douze ans environ, dans sa galerie et son atelier, à deux pas de l’église, Marcel le Toiser avait accueilli le petite parisien que j’étais, avec mes questions incessantes et ma présence parfois sans doute un peu pénible. Il m’avait encouragé et conforté dans mes intentions picturales. Les tubes, les brosses, les couteaux, les chiffons maculés, l’odeur de térébenthine, mêlée à la fumée de la pipe… Magnifique ! Mes parents m’offrirent l’attirail ; je tentais d’y faire honneur, très vite avec humilité.
Après les Arts-Déco, hormis l’illustration alimentaire, j’ai lâché les pinceaux plus de dix ans, pour les retrouver à l’aquarelle dans le milieu des années 80 et à l’huile après 1985.
J’ai refait le chemin sur le motif, sous le soleil et la pluie. J’ai vu des toiles s’envoler et finir leur cavale dans l’herbe ou le gravier, côté peinture de préférence.
L’atelier où je vais me rendre maintenant atteste d’une certaine pugnacité, en plus « cosy ».
A sa dernière visite, Margot a fait preuve d’une précocité artistique encourageante. Du bout du pinceau dérobé, elle a calmement choisi un vermillon au beau milieu de la palette, puis zébré la chapelle de Saint Uzec, en cours sur le chevalet, et un peu le tapis, avec une belle assurance. Quel talent !